Essai sur l’historique du vitrail de Ste Cécile et ses tribulations

Ce vitrail semble dater de la deuxième partie du XIIème siècle, en effet le bleu provient de l’oxyde de cobalt utilisé au XIIème siècle et ne contient aucun bleu issu de l’oxyde de manganèse que l’on trouve dans nos vitraux du XIIIème siècle. La première allusion à ce vitrail a été faite par les Pères Cahier et Martin dans leur édition de 1841-1844. Dans cette édition ils font un dessin de 4 médaillons installés dans la partie basse du vitrail de St Denis du XIIIème siècle. Dans la même édition on trouve aussi un relevé d’une « dédicace » représentant un changeur et son client et qui a été réemployé dans le vitrail actuel. Les auteurs du début du XIXème siècle tels que le Chanoine Romelot (1821) et M. de Girardot (1849) ne font aucune allusion à ce vitrail. On se pose alors la question de l’origine de ce vitrail. Vient-il de la cathédrale romane précédente et aurait été soit conservé dans des caisses ou réemployé dans une des verrières supprimées lors des constructions des chapelles – sacristie – salle capitulaire aux XVème et XVIème siècles ? Hypothèse peu vraisemblable car on imagine mal conserver pendant des siècles des morceaux de vitraux dans des caisses. Je propose une hypothèse sur l’origine de ce vitrail. Pourquoi ne viendrait-il pas d’une des églises proches de la cathédrale et vendues comme bien nationaux pendant la Révolution ? Je pense à Notre Dame du Fourchaud, St Pierre le Puellier, St Jean des Champs, St Ursin, Notre-Dame de Montermoyen, St Jean le Vieil, St Hypollyte ou St Oustrillet. La première partie du XIXème a vu la disparition partielle ou totale de ces églises. Pourquoi ne pas imaginer qu’un démolisseur, ne sachant que faire des vitraux de l’église qu’il détruisait afin de réutiliser les matériaux ait eu l’idée d’en faire don au chapitre de la cathédrale. Les médaillons les mieux conservés ont donc été réinstallés dans le vitrail de St Denis peut-être dans les années 1820-1830 et le reste conservé dans des caisses. Ces fragments ont été envoyés à Paris en 1884 pour figurer à l’Exposition Universelle de 1889 et sont restés au Musée du Trocadéro. Ils ont été restitués à la cathédrale en mai 1922. Le chanoine Villepelet note en 1924 que dix médaillons se rapportent à la vie de Ste Cécile. En 1924 figuraient dans ce vitrail les puisatiers et les forgerons ainsi que Marie-Madeleine (repas chez Simon) et la résurrection de Lazare. La présentation actuelle semble dater de 1950, date à laquelle l’atelier Lorin de Chartres créa l’entourage contemporain.

La légende de Ste Cécile

Cécile de Rome, une des sainte Cécile aurait vécu à Rome, aux premiers temps du christianisme. Sa légende en fait une vierge qui, mariée de force, continua à respecter son vœu de virginité. On la fête le 22 novembre. Sainte Cécile est la patronne des musiciens et des musiciennes ainsi que des brodeurs et brodeuses.

En France, la cathédrale d’Albi est la seule cathédrale à porter le vocable de sainte Cécile. Cette cathédrale est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, et possède le plus grand orgue classique de France. Cécile y est honorée chaque année lors de sa solennité avec vénération des reliques lors de la messe solennelle de la sainte Cécile.

Elle vécut entre 200 et 230, sous l’empereur Marc Aurèle, elle fut condamnée au martyre, après avoir converti de nombreuses personnes, dont son mari. Les actes de son martyre n’ont rien d’authentique.

Un passage de sa légende affirme qu’en allant au martyre elle entendit une musique céleste. Cette anecdote en fera la patronne des musiciens, des luthiers et des autres fabricants d’instruments de musique. On la représente avec une couronne de fleurs, symbole de virginité, un plant de lys, un instrument de musique et une épée. Elle est souvent enturbannée et richement habillée, signes d’une origine patricienne. C’est l’un des martyrs des débuts de l’Église les plus vénérés, mentionné dans le canon de la messe depuis 496.

Sa dépouille fut retrouvée en 821 dans les catacombes de St Calixte puis transférée au quartier de Trastevere, où une basilique fut construite pour l’accueillir. Lors des fouilles de 1599, le corps fut exhumé et l’on s’émerveilla de le trouver intact et dans sa position d’origine. Cet évènement contribua à renforcer l’intérêt pour l’Église primitive, qui imprégnait certains milieux ecclésiastiques et intellectuels de l’époque. Le sculpteur Stefano Maderno  (1576-1636)  était présent lors de l’identification de la dépouille. L’œuvre qu’il réalisa aussitôt rend compte de cette fascination devant les témoignages de l’Église originelle.

La légende de Ste Cécile a été transmise dans la Légende dorée de Jacques de Voragine et par les études réalisées par les Bollandistes (Les Petits Bollandistes (Mgr Paul Guérin, 1865), Collection en 15 volumes sur la vie des Saints.)

Issue d’une noble famille romaine, elle voua sa vie très jeune à Dieu et fit vœu de virginité. Arrivée en âge de se marier, ses parents lui choisissent Valérien pour époux, un païen. Après plusieurs jours de prière et de jeûne, arrive la nuit de noces : elle révèle son secret à Valérien, et lui demande de respecter sa virginité, ainsi que de se convertir.

La Légende dorée de Jacques de Voragine rapporte ainsi les paroles de sainte Cécile : « J’ai pour amant un ange qui veille sur mon corps avec une extrême sollicitude. S’il s’aperçoit le moins du monde que tu me touches, étant  poussé par un amour qui me souille, aussitôt il te frappera, et tu perdrais la fleur de ta charmante jeunesse ; mais s’il voit que tu m’aimes d’un amour sincère, il t’aimera comme il m’aime, et il te montrera sa gloire. »

Valérien lui répondit : « Si tu veux que je te croie, fais-moi voir cet ange, et si je m’assure que c’est vraiment un ange de Dieu, je ferai ce à quoi tu m’exhortes ; mais si tu aimes un autre homme, je vous frapperai l’un et l’autre de mon glaive. » Cécile répondit : « Il existe un vieillard qui purifie les hommes, après quoi ils peuvent voir l’ange de Dieu » … »Ce vieillard, où le trouverai-je ? » dit Valérien. « Sors de la ville par la voie Appienne, répondit Cécile ; va jusqu’à la troisième colonne militaire…. Arrivé en présence du vieillard, il te purifiera et te revêtira d’habits nouveaux et blancs. A ton retour tu verras le saint ange. » Valérien se rend dès le lendemain auprès de Saint Urbain. « Le vieillard est ravi de joie, il tombe à genoux et, levant les bras au ciel il prie longtemps….Tout à coup apparait un vieillard vénérable couvert de vêtements blancs comme la neige …. Après cette apparition, Urbain dit à Valérien de retourner auprès de son épouse. Valérien, portant encore la tunique blanche arrive à la porte de la chambre. Il entre et voit Cécile prosternée dans la prière et près d’elle l’ange du Seigneur. L’ange pose une couronne sur la tête de Cécile et une autre sur la tête de Valérien.

Le frère de Valérien, Tiburce, se convertit à son tour et se fait baptisé avec Valérien par Saint Urbain. Valérien et Tiburce s’emploient à donner des sépultures aux corps des martyrs que le préfet Amalchius faisait tuer comme criminels, et brûler. Jusqu’au jour où ils sont dénoncés. (En effet, à l’époque les chrétiens n’étaient pas recherchés, mais s’ils étaient dénoncés on les forçait à renier leur foi et à adorer les dieux des Romains.) Le préfet entame un procès contre Valérien et Tiburce.

Au terme de ce procès, les deux frères furent livrés à la garde de Maxime. Celui-ci tente de les sauver une dernière fois de la mort : « Ô noble et brillante fleur de la jeunesse romaine ! Ô frères unis par un amour si tendre ! Comment courez-vous à la mort ainsi qu’à un festin ? »

Valérien lui dit que s’il promettait de croire, il verrait lui-même leur gloire après leur mort. « Que je sois consumé par la foudre, dit Maxime, si je ne confesse pas ce Dieu unique que vous adorez quand ce que vous dites arrivera ! » Alors Maxime, toute sa famille et tous les bourreaux crurent et reçurent le baptême d’Urbain qui vint les trouver en secret. Valérien et Tiburce furent décapités, et Maxime fouetté à mort. Cécile obtient l’autorisation de les enterrer (au lieu de les brûler) dans un tombeau de la voie Appienne et non dans les catacombes.

Cécile se sent menacée, mais sa foi est plus forte que sa peur et elle continue d’évangéliser chez elle et dans les jardins du mont Palatin. Le pape Urbain vient célébrer l’eucharistie chez Cécile pour ce groupe de chrétiens.

Un jour, elle est arrêtée et le juge la condamne à être décapitée en public, chez elle. Comme elle est belle et noble, les bourreaux lui demandent de changer d’avis. Elle répond : « Ceci n’est point perdre sa jeunesse, mais la changer ; c’est donner de la boue pour recevoir de l’or ; échanger une vile habitation et en prendre une précieuse : donner un petit coin pour recevoir une place brillamment ornée. Si quelqu’un voulait donner de l’or pour du cuivre, n’y courriez-vous pas en toute hâte ? Or, Dieu rend cent pour un ce qu’on lui a donné. Croyez-vous ce que je viens de vous dire ? — Nous croyons, répondirent-ils, que le Christ qui possède une telle servante, est le vrai Dieu. » On appela l’évêque Urbain et beaucoup de personnes furent baptisées.

« Almaque furieux la fit ramener dans sa maison où, jour et nuit, il ordonna qu’elle fut plongée dans un bain d’eau bouillante. Mais elle y resta comme dans un lieu frais … Almaque ordonna qu’elle eût la tête tranchée dans son bain.

Sainte Cécile se met à chanter en attendant le coup de hache du bourreau, mais ce dernier, après trois tentatives infructueuses, la laisse agoniser durant trois jours (la loi romaine interdisait le quatrième coup). Elle confie tous ses biens au pape Urbain et lui recommande ceux qu’elle a convertis, ainsi que sa maison pour en faire une église : elle subsiste aujourd’hui, c’est l’Église Sainte-Cécile-du-Trastevere, à Rome.

On s’empresse de recueillir sur des linges le sang qui s’échappe de ses blessures et Saint Urbain la bénit une dernière fois. Elle survécut trois jours à son supplice… Urbain, après l’avoir ensevelie, transforma sa maison en église comme elle l’avait demandé. »

Guy Dessenne, novembre 2017

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